PROCÈS DEPP-HEARD, UNE CATHARSIS SORDIDE

Faut-il s’intéresser à la mise en scène tragi-comique des joutes opposant les deux stars du cinéma ? Habituellement tapie dans l’ombre, notre correctrice lance un cri du cœur: non, une telle exposition de la part sombre de l’âme humaine n’est pas saine.
Le couple lors de la présentation de Black Mass au Toronto Film Festival, en 2015. DR
Le couple lors de la présentation de Black Mass au Toronto Film Festival, en 2015. DR

Voilà un mois que nous sommes exposés, malgré nous, au déballage médiatique autour du procès entre Amber Heard et Johnny Depp. Les réseaux sociaux nous imposent des vidéos offrant de gros plans sur les visages des deux protagonistes, honteux et dévastés par la souffrance. Les deux stars hollywoodiennes, brièvement mariées puis divorcées il y a quelques années, s’accusent mutuellement de violences conjugales et de diffamation. Cette situation tragique ne peut laisser indifférent, car elle suscite des questions.

Ayant vécu personnellement un procès intime et douloureux, il nous aurait été intolérable de voir dans la presse ne serait-ce qu’un petit encart anonymisé, faisant de notre drame un fait divers destiné à des lecteurs avides d’histoires sordides. Il y a quelque chose d’abject à faire de la tragédie d’êtres humains, un sujet de divertissement médiatique.

Dans le cas des acteurs Amber Heard et Johnny Depp, le procès est diffusé intégralement en direct à la télévision et sur les réseaux sociaux. Des millions de personnes profitent du spectacle, même celles qui ne l’ont pas choisi, car on voit partout en ligne des vidéos qui tournent en boucle. Relations difficiles avec leurs parents, errances adolescentes, addictions aux psychotropes, rapport déraisonnable à l’argent, pratiques sexuelles déviantes, maladies psychiques, infidélités conjugales… tout est décortiqué devant le monde entier. Les proches des deux acteurs sont appelés à la barre pour témoigner face caméra.

L’envie de contempler chez autrui l’inavouable tapi au creux de nos existences est vieille comme le monde.

Aux yeux de certains observateurs, les people faisant de leur image leur fonds de commerce, ils méritent bien d’en subir aussi les effets dévastateurs. Pour d’autres, tant que les intéressés sont d’accord de voir leur vie intime ainsi affichée, il n’y a pas de problème. Nous ne sommes pas de cet avis. De la même manière qu’on rappellerait à la pudeur un jeune enfant qui se dénude en public, par égard pour lui, il serait souhaitable que notre société, dite civilisée, empêche une mise en scène aussi déshonorante.

L’envie de contempler chez autrui l’inavouable tapi au creux de nos existences est vieille comme le monde. Il y a plus de 2000 ans, Aristote évoquait dans sa Poétique le phénomène de la catharsis. Au théâtre, l’identification aux passions dévastatrices des personnages permettait de se purger de ses propres désirs honteux, en contemplant en spectacle la manière dont le destin frappait les coupables. Le public était ainsi invité à se purger de ses passions par la fiction.

Aujourd’hui encore, la littérature, le théâtre et le cinéma jouent un rôle cathartique. Toutefois, les acteurs devraient pouvoir mener une vie personnelle, hors du champ des caméras. Ces stars ne sont-elles pas des êtres humains pour qu’on leur dénie de droit de laver leur linge sale en famille?

Ce qu’il y a de gênant dans cette affaire, c’est que ce déballage outrancier suscite un intérêt obscène. Chacun est appelé à devenir spectateur de la vie intime de deux ex-conjoints qui ont basculé de l’amour à la haine. Se repaître de leur déchéance et de leur malheur constitue un manque d’égard flagrant. Cela en dit long sur celui qui regarde, car cette jouissance abjecte est avilissante. Pour nous choisissons de rejeter la tentation bien humaine de contempler le procès Depp-Heard comme un spectacle. C’est une question de pudeur et de dignité.

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